La dernière heure

(Léon Denis)

 

Que se passe-t-il au moment de la mort et comment l'esprit se dégage-t-il de sa prison de chair ? Quelles impressions, quelles sensations l'attendent à cet instant redouté ? C'est là ce que nous avons tous intérêt à connaître, car tous nous ferons ce voyage. La vie peut nous échapper dès demain ; nul de nous n'échappera à la mort.

 

Or, ce que les religions et les philosophies nous avaient toutes laissé ignorer, les esprits viennent, en foule, nous l'apprendre. Ils nous disent que les sensations qui précèdent et suivent la mort sont infiniment variées et dépendent surtout du caractère, des mérites, de la hauteur morale de l'esprit qui quitte la terre.

 

La séparation est presque toujours lente, et le dégagement de l'âme s'opère graduellement. Il commence parfois longtemps avant la mort et n'est complet que lorsque les derniers liens fluidiques qui unissent le corps au périsprit sont rompus. L'impression ressentie est d'autant plus pénible et prolongée que ces liens sont plus puissants et plus nombreux. L'âme, cause permanente de la sensation et de la vie, éprouve toutes les commotions, tous les déchirements du corps matériel.

 

Douloureuse, pleine d'angoisse pour les uns, la mort n'est pour les autres qu'un doux sommeil suivi d'un réveil délicieux. Le dégagement est prompt, le passage facile, à celui qui a rempli ses devoirs, s'est détaché par avance des choses de ce monde et aspire aux biens spirituels. Il y a, au contraire, lutte, agonie prolongée, chez l'esprit attaché à la terre, qui n'a connu que les jouissances matérielles et a négligé de se préparer au départ.

Dans tous les cas, cependant, la séparation de l'âme et du corps est suivie d'un temps de trouble, fugitif pour l'esprit juste et bon, qui s'éveille bientôt à toutes les splendeurs de la vie céleste ; très long, au point d'embrasser des années entières, pour les âmes coupables, imprégnées de fluides grossiers. Parmi celles-ci, beaucoup croient vivre de la vie corporelle longtemps après la mort. Le périsprit n'est à leurs yeux qu'un second corps charnel, soumis aux mêmes habitudes, parfois aux mêmes sensations physiques que durant la vie.

 

D'autres esprits, d'ordre inférieur, se trouvent plongés dans une nuit noire, dans un complet isolement au sein de ténèbres profondes. L'incertitude, la terreur pèsent sur eux. Les criminels sont tourmentés par la vision affreuse et incessante de leurs victimes.

 

L'heure de la séparation est cruelle pour l'esprit qui croit au néant. Il se cramponne en désespéré à cette vie qui s'enfuit ; le doute se glisse en lui à ce moment suprême ; il voit un monde redoutable s'ouvrir comme un abîme et voudrait retarder l'instant de sa chute. De là, une lutte terrible entre la matière qui se dérobe et l'âme qui s'acharne à retenir ce corps misérable. Parfois elle y reste comme rivée jusqu'à la décomposition complète et sent même, selon l'expression d'un esprit, « les vers ronger sa chair ».

 

Paisible, résignée, joyeuse même, est la mort du juste ; c'est le départ de l'âme qui, ayant beaucoup lutté et souffert ici-bas, quitte la terre, confiante en l'avenir. Pour elle, la mort n'est que la délivrance, la fin des épreuves. Les liens affaiblis qui l'unissent à la matière se détachent doucement ; son trouble n'est qu'un léger engourdissement, semblable au sommeil.

 

En quittant sa demeure corporelle, l'esprit que la douleur et le sacrifice ont purifié voit son existence passée reculer, s'éloigner peu à peu avec ses amertumes et ses illusions, puis se dissiper comme les brumes qui rampent sur le sol à l'aube et s'évanouissent devant l'éclat du jour. L'esprit se trouve alors en suspens entre deux sensations, celle des choses matérielles qui s'effacent et celle de la vie nouvelle qui se dessine devant lui. Cette vie, il l'entrevoit déjà comme à travers un voile, pleine d'un charme mystérieux, redoutée et désirée à la fois. Bientôt la lumière grandit, non plus cette lumière solaire qui nous est connue, mais une lumière diffuse, partout répandue. Progressivement elle l'inonde, le pénètre, et, avec elle, un sentiment de félicité, un mélange de force, de jeunesse, de sérénité. L'esprit se plonge dans ce flot réparateur. Il s'y dépouille de ses incertitudes et de ses craintes.

 

 Puis son regard se détache de la terre, des êtres en pleurs qui entourent sa couche mortuaire, et se tourne vers les hauteurs. Il entrevoit les cieux immenses et d'autres êtres aimés, des amis d'autrefois, plus jeunes, plus vivants, plus beaux, qui viennent le recevoir, le guider au sein des espaces. Avec eux il s'élance et monte jusqu'aux régions éthérées que son degré d'épuration lui permet d'atteindre. Là, son trouble cesse, des facultés nouvelles s'éveillent en lui, sa destinée heureuse commence.

 

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